La géothermie profonde : un cheval de Troie pour l'exploitation du gaz de schiste ?

En décembre 2014, la Commission fédérale de géologie (CFG) a remis au Conseil Fédéral un rapport sur les risques et les opportunités de la fracturation hydraulique. Ce rapport repose sur plusieurs prémisses (clairement exprimées ou non) :

- la Suisse a des ressources énergétiques qu’elle doit exploiter
- l’environnement et les réserves d’eau potable doivent être protégés
- une technologie (ici le fracking) n'est en soi pas mauvaise, elle est toujours perfectible jusqu'à être efficace et non polluante : il suffit de s'en donner les moyens.
- la géothermie profonde est une énergie propre et renouvelable
- le gaz naturel (même exploité par fracking) produit moins de gaz à effet de serre que le charbon
- la population est inquiète parce qu'elle est mal informée.

Sur cette base, la CFG appelle logiquement la Suisse, au niveau fédéral et au niveau cantonal, à se donner les moyens de réaliser ces exploitations (cf les 10 recommandations) :

- autoriser la fracturation hydraulique
- former aux métiers nécessaires
- adapter sa législation et créer des structures compétentes de contrôle
- investir dans la recherche et la réalisation de projets pilote ou d’exploration pour la géothermie et éventuellement pour le gaz naturel
- rassurer la population, l’informer convenablement, garantir la réparation des dommages.

Le problème est que plusieurs des prémisses énoncées ci-dessus peuvent être contestées :

- la technique du fracking, même avec les meilleures pratiques, est largement remise en question par de nombreux scientifiques, plusieurs de leurs travaux mettant en évidence des impacts majeurs sur la santé et l’environnement
- l'exploitation de la géothermie profonde peut se révéler être elle aussi gravement nuisible pour l'environnement. Les conséquences à long terme du prélèvement en chaleur dans le sous-sol ne sont pas connues. Par ailleurs on ne peut assurer à long terme l'étanchéité du circuit d'eau chaude susceptible de contenir sels et éléments radioactifs et toxiques et donc la protection des couches géologiques aquifères. Finalement la la ressource n’est que très relativement renouvelable : le sous-sol exploité se refroidit progressivement jusqu'au moment (30 ans) où il faut abandonner l'installation
- certaines études tendent à démontrer que le gaz de schiste émet plus de gaz à effet de serre que le charbon (si l'on tient compte des fuites de méthane engendrées par l'extraction et l'acheminement)
- la population ne peut donc être véritablement rassurée que si on lui impose une information tronquée ou mensongère.

 La CFG se présente comme une institution indépendante politiquement et économiquement et prétend offrir dans son rapport la synthèse d’une "étude exhaustive" des données sur le sujet. En faisant complètement abstraction de toutes les recherches scientifiques mettant en évidence les impacts négatifs de la fracturation hydraulique, cette commission épouse et appuie les intérêts des « foreurs ». Elle démontre ainsi les liens quasiment génétiques unissant les géologues aux techniciens et promoteurs de forages, loin d’être une instance neutre, dans les faits, elle soutient le « lobby petro-gazier ».

A la demande d'Environnement Canada, le Conseil des académies canadiennes (CAC) a cherché à évaluer l'état des connaissances concernant les incidences environnementales de l'exploitation du gaz de schiste et a présenté son rapport courant 2014 (336 pages dont 30 pages de références bibliographiques). On pourra y lire des constats plus nuancés que ceux de la CFG, parmi lesquels celui-ci :

"Des dizaines de milliers de puits de gaz de schiste ont été forés un peu partout en Amérique du Nord, et surtout aux États-Unis, au cours des deux dernières décennies, mais il n’y a pas eu d’investissements substantiels dans la recherche et la surveillance concernant les incidences environnementales. Il existe actuellement peu de données, et celles qui existent ne sont pas toujours publiquement accessibles. Qui plus est, certaines de ces données donnent lieu à des interprétations divergentes. De ce fait, il est difficile de répondre de manière objective et scientifique à bon nombre de questions pertinentes."